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Et la culture, bordel ! Candidates, candidats à la présidentielle, à vous de jouer !

Joëlle Gayot

  • Publié le 14/02/2017

Des huit débats publics organisés par “Télérama” ont émergé dix clés pour ouvrir l'horizon culturel de demain. Recensées dans un Livre blanc que nous avons remis à la ministre de la Culture, Audrey Azoulay, avant de la transmettre aux candidats à la présidence de la République.

Entre novembre et décembre dernier, Télé­rama réunissait pour une série de huit débats ouverts au public une quarantaine d'intervenants venus de tous les coins de France. Artistes, directeurs d'institutions publiques, entrepreneurs privés, intellectuels ont témoigné de leurs expériences et nourri de leurs idées une réflexion tous azimuts sur la culture de demain. Ces échanges ont pris forme dans un Livre blanc remis à la ministre de la Culture ce mardi 14 février puis aux candidats à l'élection présidentielle. Pour chacun des intervenants — pour nous aussi —, l'art est source de créativité, d'esprit critique et d'émancipation. La culture est un bien public qui cimente la démocratie. Quel avenir s'offre à elle ? Voici la synthèse de nos débats en dix clés.

L’artiste

Sans artiste, pas de culture. L'artiste dérange, bouscule, émeut. Parce qu'il ne dissocie pas son talent, ses visions et son oeuvre du sort de ses contemporains, il peut changer nos vies. Parlant de lui, il parle de nous. Loin d'être retranchée dans les musées ou les théâtres, la culture est un bien public, une façon d'être au monde. Il peut exister une « écologie de la culture ». Ce serait affirmer qu'elle est l'affaire de tous, que la beauté doit être instillée là où elle est absente, des gares aux parkings en passant par le métro ou les Abribus, que l'art peut se glisser dans les interstices de la vie quotidienne, que la culture a droit de cité partout et à chaque seconde, jusque dans la sphère politique. Jean-­Michel Ribes réclame sans hésiter qu'on installe « un ministère de la Culture dans chaque ministère ». Cette écologie de la culture, l'animation socio-culturelle la cultive en portant l'art dans les écoles, les hôpitaux ou les prisons. « Cessons d'opposer le socio-culturel à la culture. Le socio-culturel, méprisé par les élites, est le nerf de la guerre. Un ministère de la Culture puissant doit embrasser la question des inégalités sociales », affirme Régine Hatchondo, directrice générale de la Création artistique, pointant du doigt un clivage aux racines structurelles : « Tout ce qui est centres sociaux, mouvements populaires dépend du ministère de la Jeunesse et pas du ministère de la Culture. C'est une des raisons qui expliquent les désaccords entre le socio-culturel et le culturel », indique Hortense Archambault, directrice de la MC93 de Bobigny, à qui Jean-Jacques Aillagon, ex-ministre de la Culture, fait écho en réclamant le regroupement des deux ministères.

La création

Qui dit culture dit création. Cela implique le travail de toute une vie. Elaboré pour les professionnels du spectacle vivant, le régime d'assurance chômage des intermittents leur permet de consacrer à leur art le temps de maturation et de recherche de financement nécessaire. « La discontinuité du travail, propre à l'artistique, la brièveté également des durées de travail, seul le régime spécifique intermittent peut les prendre en charge », rappelle Régine Hatchondo. Ce régime si décrié préfigure pourtant l'avenir car la plupart des salariés français connaîtront la flexibilité de l'emploi. Pourquoi ne pas s'en inspirer pour penser la société de demain ? Cette même société que les artistes projettent souvent dans leurs créations. Pour Jean-Luc Choplin, ex-patron du Théâtre du Châtelet, la création peut déclencher un projet politique, humaniste et moderne : « Si nous regardons ce que les artistes fabriquent comme oeuvre et processus collectif, alors nous construirons un monde meilleur. » Dans un monde en proie à de violentes divisions, les arts se cooptent et dialoguent en permanence. L'hybridation des disciplines tend vers la co-création. A l'heure où les collectifs de théâtre se multiplient, où les expériences participatives arriment le citoyen à l'art, la co-création défie le repli sur soi. Amateurs, publics, professionnels : les mains se tendent.

Le multiculturalisme

Mais ces mains tendues reflètent-elles la réalité multiculturelle de la France ? La culture doit être un facteur d'intégration et d'acculturation, un melting-pot dont les artistes montrent l'exemple dans des spectacles ouverts à l'altérité. Au Conservatoire national supérieur d'art dramatique, Claire Lasne Darcueil maintient une égalité des chances pour tous. La cinéaste Houda Benyamina exige plus : « Il faut passer par la loi et imposer des quotas. » L'idée suscite la méfiance : « Pas de discrimination positive. On ne fait pas l'aumône », objecte Claire Lasne Darcueil. Des coups de pouce s'inventent pour plus de métissage. Rachid Ouramdane, chorégraphe, témoigne de son implication « dans le programme Ier Acte qui aide des acteurs issus de la diversité culturelle victimes de discrimination à présenter les concours des écoles supérieures de théâtre. » D'autres leviers, encore, existent pour installer dans les starting-blocks les visages et les voix qui font la France d'aujourd'hui.

Le faire-ensemble

La culture peut-elle forger un faire-ensemble fraternel ? Le melting-pot, l'hybridation des arts, la transversalité des disciplines sont des appels d'air permettant la venue de publics mélangés. Les expos collaboratives, le partage des lieux, la mutualisation des moyens provoquent le brassage. Quand les acteurs culturels modifient leurs modes opératoires, d'autres communautés se créent. A l'Institut Lumière, Thierry Frémaux, directeur, a attiré vers le cinéma d'auteur des passionnés de foot. A Lille, Bruno Girveau a créé une brèche dans la tradition patrimoniale du palais des Beaux-Arts pour conjurer le fléau de l'entre-soi. Comment ? Il a programmé Zep, dessinateur de BD. Le faire-ensemble exige de l'audace mais il récolte solidarité et tolérance. Dans les Hauts-de-France, les professionnels culturels ont fondé le Collectif régional arts et culture. Les initiatives fleurissent. Elles fédèrent autour de valeurs humanistes des habitants confrontés à la tentation du vote FN, la précarité ou l'isolement.

La démocratisation

La démocratisation culturelle ne peut oublier personne en chemin. L'itinérance des artistes répare les carences d'une décentralisation dont le maillage révèle des lacunes, notamment dans les territoires ruraux. Aux abords des grandes villes surgissent des lieux d'art intermédiaires : usines, fabriques, friches industrielles réhabilitées. Ils sont pour les publics avoisinants une alternative aux grandes ­enseignes commerciales. Emmanuel Wallon, sociologue, regrette que « les périphéries urbaines soient mises en coupe réglée par les enseignes de la grande distribution ». La démocratisation doit miser sur la proximité, s'associer aux urbanistes dans un paysage qui se reconfigure à grande vitesse. Mais, pour être opérante, il ne faut pas qu'elle soit l'affaire d'un soir. Façon de dire que les spectacles proposés, s'ils sont nombreux, se jouent trop peu de temps, se privant du même coup d'un potentiel d'accroissement des spectateurs. Créer moins mais diffuser plus est un moyen de toucher un public plus important et plus varié.

Le(s) public(s)

Public « empêché », public CSP+, publics ruraux et citadins : il n'y a pas un mais des publics, qu'il s'agit d'aller chercher ou d'attirer à soi. « Cessons d'opposer culture populaire et culture savante », demande Dominique Hervieu, directrice de la Maison de la danse, à Lyon, consciente que cette hiérarchisation favorise l'exclusion. Les idées préconçues volent en éclats. Le public jusque-là récepteur de la culture en devient aussi l'émetteur : « Nous ne sommes plus des missionnaires détenteurs de la belle civilisation », affirme Charles Berling. L'accès à la culture se double de son appropriation. Stéphane Vincent, directeur de La 27e Région : « Les gens veulent prendre part aux politiques qui leur sont destinées. Quand on crée une médiathèque sur un territoire, il faut les associer à son élaboration. Quand on invente des dispositifs culturels, il faut y intégrer leurs pratiques. » L'apparition récente dans deux textes de loi de la mention « Respect des droits culturels » entérine la mutation en cours. La reconnaissance des droits culturels institue la liberté d'expression des minorités, des femmes et des hommes, et consacre comme fondamentales les formes culturelles dans leur diversité, quelles que soient leurs appartenances sociale, ethnique, religieuse. Les pouvoirs publics ont à veiller au respect des droits culturels. D'usager, l'individu devient force de proposition.

L’éducation

Priorité des priorités, l'enfant, c'est-à-dire le public de demain. La bataille de l'art à l'école est cruciale. Elle passe par une immersion radicale de l'élève. Option art obligatoire dans toutes les filières, enseignement pratique et théorique, présence d'artistes dans les écoles : la lutte se mène tous azimuts et même sur le hors temps scolaire. Caroline Sévin, directrice de l'Acap : « Que se passe-t-il dans les centres de loisirs ? Les animateurs ne sont pas formés. C'est un maillage à tous les niveaux qu'il faut mettre en place : les communes, les ­régions, l'Education nationale, la Culture. » A cette urgence s'ajoute un autre impératif : introduire à l'école un apprentissage à Internet. Pour Nicolas Dupont, auteur réalisateur, « il faut interpeller les politiques sur l'éducation aux outils numériques et mettre des moyens là-dessus. Plutôt que de doter l'école de tablettes, il vaut mieux apprendre aux élèves à les utiliser. »

Le numérique

Internet devient le plus grand équipement culturel du monde. L'art est à portée de clic. A Sevran, en banlieue parisienne, Didier Fusillier a inauguré un équipement (la Micro Folie) destiné aux pratiques numériques et conçu en partenariat avec huit grands musées nationaux pour « déposer l'oeuvre d'art dématérialisée aux pieds des gens qui n'y ont pas accès ». Mais le numérique véhicule aussi le pire. Dompter les réseaux sociaux est une tâche à laquelle s'attellent artistes et responsables des lieux culturels. « Il faut ha­cker Facebook. Décider comment on se sert des réseaux sociaux. Nous devons reprendre la main sur le multimédia », insiste Marc Dondey, directeur de la Gaîté-Lyrique. « Hacker Facebook », c'est opposer des contenus réfléchis à des robinets d'information indifférenciée. « Qui nous empêche de mettre en place et de revendiquer un grand service public de l'accès en ligne qui serait une alternative à Amazon et à Facebook ? » s'interroge Emmanuel Wallon. Les contre-propositions aux réseaux sociaux sont dans l'air, mues par une certitude : c'est à l'Etat d'obtenir que les géants d'Internet payent leurs impôts en France, à lui de taxer les Gafa (Google, Amazon, Facebook, Apple).

L’argent

L'argent est le nerf de la guerre. Pilier de l'exception culturelle française, la subvention fluctue au gré des gouvernements. La demande est unanime : le budget du ministère de la Culture doit être augmenté. Quant au service public, il peut être optimisé par une redistribution des subventions sur les régions et les espaces alternatifs. Le rééquilibrage concerne également la création émergente. Pour Hortense Archambault, « notre système est à côté de la plaque sur l'accompagnement des nouvelles démarches. Il nous faut des budgets garantis pour lancer l'expérimentation. » Investir dans l'émergence n'est pas miser à perte et la culture n'a pas les poches percées. Elle génère des bénéfices. Thierry Frémaux : « Succès veut dire recettes, recettes veut dire moins de ­dépendance aux engagements publics, même si, revers de la médaille, on dépend aussi plus des recettes. » Le décloisonnement des moyens financiers est en vogue. Au Théâtre Liberté, à Toulon, Charles Berling veut « travailler avec les entreprises du territoire ». Les croisements entre argent public et argent privé se multiplient, le mécénat est une option valable, même s'il ne doit en aucun cas se substituer au puissant garant de l'indépendance artistique : la subvention publique.

La politique

Perché au sommet de cette pyramide artistique, humaine, logistique, géographique, sociologique, le ministère de la Culture veille. Sommeille, glissent certains, qui aimeraient lui offrir une cure de jeunesse. De l'avis général, il faut redonner du sens à un corps d'Etat écrasé sous le poids de son administration, parasité par les labels qu'il délivre à tour de bras, enfermé dans son hyper-centralisation parisienne et impuissant à anticiper l'avenir en accompagnant les forces vives de la création. Stéphane Vincent espère que se crée au sein du ministère « un département recherche et développement qui soit aussi un laboratoire de la culture ». S'il veut monter en puissance, le ministère doit surtout élargir son périmètre d'intervention. Directeur du Centquatre, à Paris, José-Manuel Gonçalvès appelle à « changer la configuration du ministère car la culture se trouve assignée à résidence sur son socle alors qu'on lui demande d'intervenir ailleurs ». En pratique, cela pourrait se traduire, pourquoi pas, par l'« annexion » des ministères de l'Education nationale, de la Jeunesse et des Sports, de la Recherche afin de constituer un « grand ministère de l'avenir » (Hortense Archambault). Enfin, le ministère doit encore sortir du périmètre franco-français et prendre la tête d'une Europe de la culture qu'il saura inventer. Pour y parvenir, il lui faut un leader : une ou un ministre de la Culture qui aime l'art, s'installe durablement rue de Valois et soit, pour le prochain président de la République, un interlocuteur privilégié.

#ACTUCURIOSITES #ELECTIONSPRESIDENTIELLES

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