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#ESSAI | Par-delà le pessimisme: la métaphysique de la musique chez Schopenhauer

Last but not least : c’est l’expression qui convient sans doute le mieux pour évoquer en quelques mots la place de la musique dans l’esthétique de Schopenhauer. Mais ce n’est pas seulement pour le mettre en valeur que notre philosophe a consacré les dernières pages de son esthétique à l’art qu’il estime le plus ; ce n’est pas non plus, contrairement à ce que l’on pourrait croire, parce que cet art se situe en dehors de toute hiérarchie. En réalité, malgré l’indépendance de la musique, il n’y a pas de solution de continuité entre la théorie schopenhauerienne de la tragédie (§ 51 du Monde) et celle de la musique (§ 52) : je vais m’efforcer de montrer que le projet éthique qui se dessine au fur et à mesure de la classification des arts (la négation de la volonté) prend tout son sens dans la métaphysique de la musique.

Schopenhauer est formel : la musique échappe à toute tentative de classification, c’est un art «indépendant» (MCVCR, 327); «elle est placée tout à fait en dehors des autres arts»(Ibid.). Cependant, l’émotion qu’elle nous procure est incomparable ; «l’influence de la musique est plus puissante et plus pénétrante que celle des autres arts» (MCVCR, 329). Or, si la musique nous touche au plus profond de notre être, ce n’est pas seulement en raison du privilège propre aux sensations auditives ; le plaisir qu’elle nous procure ne peut pas non plus être réduit à celui d’un simple exercice d’arithmétique, comme le prétendait Leibniz. En vérité, si la musique nous émeut tant, c’est parce qu’elle est l’expression directe de la volonté elle-même : «la musique, en effet, est une objectité, une copie aussi immédiate de toute la volonté que l’est le monde, que le sont les Idées elles-mêmes [...]. Elle n’est donc pas, comme les autres arts, une reproduction des Idées» (MCVCR, 329). De fait, elle est complètement indépendante des Idées et du monde phénoménal: elle «pourrait en quelque sorte continuer à exister, alors même que l’univers n’existerait pas»(Ibid.). Malgré tout, la musique est bien - au même titre que les Idées - une objectivation de la volonté. C’est pourquoi Schopenhauer admet qu’il existe «non pas une ressemblance directe, mais cependant un parallélisme, une analogie entre la musique et les Idées» (Ibid.) - il va d’ailleurs consacrer une grande partie de sa métaphysique de la musique à relever les multiples analogies entre le monde et les différentes composantes de la musique (rythme, harmonie, mélodie). Je vais montrer que, sous le jeu de ce ces analogies, le philosophe nous laisse la clef qui permet de comprendre en quoi l’objectivation de la volonté dans la musique diffère de son objectivation dans les Idées et dans le monde phénoménal. Schopenhauer commence par l’élément harmonique : «les quatre voies de toute harmonie, savoir la basse, le ténor, l’alto et le soprano, ou ton fondamental, tierce, quinte et octave, correspondent aux quatre degrés de l’échelle des êtres, c’est-à-dire au règne minéral, au règne végétal, au règne animal et à l’homme» (MCVCR, 1188). Cette analogie reçoit selon lui la confirmation suivante : de même que c’est entre la basse et le ténor que l’écart doit être le plus important, la nature a séparé l’organique et l’inorganique par la limite la plus tranchée. Le philosophe ajoute que la voix haute, qui doit seule être chargée de l’exécution de la mélodie, est capable d’évoquer les sentiments, dans leurs nuances les plus subtiles : «toutes les aspirations de la volonté, tout ce qui la stimule, toutes ses manifestations possibles, tout ce qui agite notre cœur, tout ce que la raison range sous le concept vague et négatif de "sentiment", peut être exprimé par les innombrables mélodies possibles» (MCVCR, 335). C’est pourquoi la musique est «un langage universel» (Ibid.) - le langage du sentiment et non celui de la raison. Précisons néanmoins que la musique reste soumise aux conditions les plus élémentaires de la contemplation esthétique : «la musique ne doit pas exciter les affections mêmes de la volonté, c’est-à-dire une douleur réelle ou un bien-être réel ; elle doit se borner à leurs substituts : ce qui convient à notre intellect sera l’image de la satisfaction du vouloir, ce qui le heurte plus ou moins sera l’image de la douleur plus ou moins vive» (MCVCR, 1193). Autrement dit, la musique n’est pas réduite à flatter le vouloir-vivre, même s’il apparaît clairement qu’elle n’a pas non plus pour mission de nous conduire au renoncement (comme a su le voir Rosset, la musique n’est pas un «art rédempteur»). Seul un examen de la théorie de la mélodie peut nous aider à comprendre le rôle que confère Schopenhauer à la musique. Le philosophe commence par déclarer que «l’essence de la mélodie consiste dans le désaccord et la réconciliation toujours renouvelés de l’élément rythmique avec l’élément harmonique» (MCVCR, 1196). Ce qui nous intéresse surtout, c’est l’interprétation qui suit : «ce désaccord et ce rapprochement constant des deux éléments sont, au point de vue métaphysique, l’image de la naissance de nouveaux souhaits, suivis de réalisation» (MCVCR, 1198). Si l’on considère avec attention cette dernière affirmation, en apparence assez anodine, on s’aperçoit avec surprise que la réalisation du désir (le plaisir) nous est présentée comme un état positif, tandis que le désir lui-même (la souffrance) apparaît comme négatif. On se référera encore à ce passage : «tous les écarts de la mélodie représentent les formes diverses du désir humain ; et son retour à un son harmonique, ou mieux encore au ton fondamental, en symbolise la réalisation» (MCVCR, 332) - autrement dit, et sans jouer sur les mots, l’état fondamental de l’homme n’est plus le désir, mais le repos parfait. Nous trouvons dans la musique l’image d’un monde qui est le négatif de celui dans lequel nous vivons : de même qu’une série de purs accords deviendrait vite fastidieuse sans la présence de quelques dissonances (à condition qu’elles se résolvent ensuite en consonances), le vouloir-vivre qu’évoque la musique n’est plus qu’un qu’élément négatif, dont le rôle est de briser de temps en temps la monotonie engendrée par la pleine satisfaction. Voilà sans doute pourquoi Schopenhauer déclare que découvrons dans la musique «l’image du bonheur» (MCVCR, 1198). Ceci m’amène à proposer l’interprétation suivante : la volonté qu’objective la musique n’est pas la volonté qui s’affirme à travers le monde que nous connaissons, mais celle qui a retrouvé son unité à l’issue de la négation du vouloir-vivre (c’est-à-dire la volonté une, antérieure au péché originel). La tragédie nous enseigne que la volonté «est libre de s’affirmer et d’avoir pour phénomène le monde ou de se nier et d’avoir un phénomène à nous inconnu» (MCVCR, 1414). Ce phénomène inconnu, la musique nous en donne une image. Aussi possède-t-elle une vocation éthique, quoique tout à fait différente de celle des autres arts : elle est source d’espoir. La musique nous révèle l’harmonie perdue. C’est tout le sens de ces très belles paroles de Schopenhauer, sur lesquelles je conclurai mon étude : «il y a dans la musique quelque chose d’ineffable et d’intime ; aussi passe-t-elle près de nous semblable à l’image d’un paradis familier quoique éternellement inaccessible ; elle est pour nous à la fois parfaitement intelligible et tout à fait inexplicable ; cela tient à ce qu’elle nous montre tous les mouvements de notre être, même les plus cachés, délivrés désormais de la réalité et de ses tourments» (MCVCR, 337).

Source : Clément LE HYARIC

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